Saturday, February 29, 2020

Wiktor Stoczkowski — Des hommes, dNes dieux et des extraterrestres. Ethnologie d'une croyance moderne

Wiktor Stoczkowski — Des hommes, des dieux et des extraterrestres. Ethnologie d'une croyance moderne. Paris: Flammarion, 1999.

(89-91)

"Pour clarifier davantage la manière dont j'entends expliquer l'émergence du dänikenisme, il est utile de rappeler les quatre espèces de causes, similaires à celles dont Aristote parlait dans les pages mémorables de la Physique et de la Métaphysique, mais qui correspondent en réalité à une exposition simplifiée de l'aristotélisme tel qu'on le présente aux écoliers ; pour nos besoins, elle est suffisante et utile. Or, afin de définir les causes d'Aristote — matérielle, efficiente, formelle et finale — on recourt souvent à la métaphore du sculpteur et de sa sculpture : la cause matérielle, dit-on, c'est la matière dont la sculpture est faite ; la cause formelle, c'est la figure que la statue représente ; la cause efficiente, c'est le sculpteur ; la cause finale, c'est le but visé par le sculpteur. Il me semble commode d'utiliser ces quatre instances pour expliquer la genèse des idées.

La cause matérielle des idées, c'est la masse brute de conceptions dont l'homme dispose dans sa société et à son époque, comme le sculpteur qui peut choisir entre plusieurs matières premières, dont chacune imposera à son oeuvre un certain nombre de contraintes.

La cause formelle touche au rapport entre la représentation et la chose représentée. Les diverses constructions conceptuelles que les hommes bâtissent — sciences, philosophies, théologies ou mythes — aspirent à la qualité de savoirs, celle de croyances restant réservée, paradoxalement, aux idées auxquelles on ne croit pas. Cette aspiration reflète bien l'espoir et le désir d'établir une correspondance entre la réalité et sa représentation. Est constant l'effort de l'homme pour trouver un accord entre une vision globale du monde qui est la sienne et les informations disparates, vraies ou fausses, qui lui parviennent abondamment de la réalité observable. La vision du monde est pour celui qui pense ce que le filet est au pêcheur : de même que le pêcheur plonge son filet dans l'eau pour capturer des poissons dont la grosseur se conforme aux mailles de la poche, de même le penseur immerge sa vision du monde dans les profondeurs obscures de la Réalité pour ramener à la surface une prise dont les propriétés ne pourront que correspondre aux mailles de son "filet conceptuel". Selon cette définition peu orthodoxe, la cause formelle correspond aux particularités du "filet conceptuel", les quelles déterminent la façon dont son usager perçoit et interprète les informations venant du monde, car il perçoit et interprète les informations venant du monde, car il perçoit surtout les faits et les idées que son "filet" rend visibles. Déterminer la "causes formelle" d'une construction conceptuelle consistera donc à envisager l'activité intellectuelle comme résultante des interactions réciproques entre ces deux facteurs : d'une part, une vision globale du monde, parfois tacite, et d'autre part, les données que celle-ci cherche, en tout lieu, pour se conforter ou se mettre à l'épreuve.

La cause efficiente renvoie au sujet agissant sur la matière conceptuelle et manipulant le "filet" de sa vision du monde. Il est facile de remarquer que ses opérations, sans être prévisibles, ne sont pas pour autant chaotiques et arbitraires, ce qui indique qu'elles obéissent à des règles ; dans ce monstrueux jeu combinatoire qui s'offre tous les jours à notre regard et que nous appelons culture, les mêmes combinaisons réapparaissent sans répit, et les hommes n'ont de cesse de réinventer les pensées, les mots et les rêves d'autrui. Comprendre l'innovation conceptuelle, c'est comprendre d'abord comment les idées font pour se reproduire sans modifications majeures, ce qui est les cours normal des choses jusqu'au moment où ce mécanisme bien rodé dévie son mouvement, et que le neuf apparaît. La cause efficiente ce sera donc cette entité mystérieuse que les philosophes appelaient "esprit", "raison" ou "rationalité", et ce que je définirai comme un ensemble de règles guidant l'homme dans l'usage qu'il fait de la matière conceptuelle de sa tradition, tantôt la conservant, tantôt la modifiant.

La cause finale est la quatrième et dernière. Elle reste indubitablement la plus difficile à déterminer, car les mobiles psychologiques de l'individu demeurent souvent une énigme non seulement pour ses congénères, mais aussi pour lui-même. À défaut d'une théorie psychologique sophistiquée, on se rabat sur les explications convenues et simplistes : le désir d'argent, la quête de notoriété, la passion de connaître, une activité de substitution, le goût du jeu, l'ennui, la recherche du plaisir, etc. Même si certains de ces motifs sont loin d'être imaginaires, la cause finale échappe habituellement à notre intelligence, et s'il est permis d'en conjecturer, on parvient rarement à des certitudes vérifiables. Même lorsque les auteurs dévoilent leurs motivations profondes et qu'ils sont sincères, ils ne font qu'échafauder des hypothèses sur eux-mêmes, dont rien ne saurait nous garantir l'exactitude.

Les quatre causes renvoient donc à quatre aspects différents de l'émergence des idées. Mais la vie des idée ne fait que commencer à leur naissance. Une fois communiquées et introduites dans l'organisme social, leur destin dépendra des ressorts bien différents de ceux qui les ont fait apparaître. Certaines meurent à la naissance, comme ces douteux mots d'esprit que l'on se divertit à inventer au cours des repas entre amis et dont on préfère ne plus se souvenir le lendemain. D'autres idées ont une vie plus longue, mais ne survivent pas à la disparition des leurs auteurs, qui étaient les seuls à les admirer et les seuls à y croire. D'autres encore se propagent mollement et localement, comme des virus peu virulents et inoffensifs. Mais il en existe aussi qui, une fois créées, se répandent promptement telles des épidémies, en envahissant le monde entier."



(169-170) "[Madame Blavatsky] fut l'héritière de cette longue période, commencée au XVIIIe siècle, durant laquelle l'Occident se mit en quête d'une nouvelle vision du monde dont on attendait qu'elle modifiât les dogmes chrétiens tout en intégrant les découvertes de la raison, afin d'offrir à l'humanité un savoir suprême qui puisse unir les efforts de tous les hommes de bien dans l'accomplissement d'une même oeuvre salvatrice de dimension cosmique. L'idée panthéiste d'un Dieu impersonnel, la doctrine des émanations, soutenue par celle de la réincarnation, y reviennent obstinément, associées à un mythe global où les âmes humaines émanent à l'origine de la divinité et cheminent ensuite dans la matière avant de réintégrer le monde divin à la fin des temps ; l'ensemble est exposé avec mainte référence à des théories gnostiques, indiennes, néoplatoniciennes et, parfois, chrétiennes. Au XIXe siècle, il y avait ceux qui tournaient leurs regards impatients vers le futur, en espérant que la raison parviendrait seule à édifier un tel savoir salvateur, et ceux qui cherchaient cette même connaissance dans le passé, considérant que l'humanité en avait perdu la possession qui lui avait été accordée à l'origine. Ces derniers attendaient que le télégraphe céleste des spirites leur en transmît les principes en provenance d'un monde suprahumain, et comparaient les textes réputés anciens, en croyant y discerner les traces précieuses de la sagesse primordiale. Les textes antiques et les crayons qui remuaient tout seuls dans l'obscurité des séances spirites semblaient d'ailleurs délivrer le même message. Madame Blavatsky devait lui donner la forme à la fois la plus complète et la plus étonnante."

Thursday, January 9, 2020

Hans-Ulrich Wehler — Das Deutsche Kaiserreich 1871-1918

Hans-Ulrich Wehler — The German Empire 1871-1918 (trad. Kim Traynor), Leamington Spa UK: 1985.

Un livre très intéressant que j'ai lu parce qu'Emmanuel Todd en a parlé à la télé. La thèse de Wehler est que le deuxième empire Allemand était une sorte de construction conservatrice par laquelle les classes dirigeantes traditionnelles (principalement les Junkers, grands propriétaires féodaux) s'efforçait par tous les moyens idéologiques et matériels possibles de maintenir leur domination. Ils devaient faire face à une bourgeoisie capitaliste/industrielle montante et aussi avec le mouvement ouvrier et le parti socialiste allemand (SPD). Pour se maintenir au pouvoir, Bismarck s'est assuré que seuls des gens alignés sur l'idéologie des dominants puissent devenir fonctionnaires, ou avoir des postes à l'université. Dans celles-ci, il y avait des clubs de duels, qui colportaient les habitus et les valeurs de la noblesse, et y acculturait les bourgeois, qui étaient ainsi un peu plus acquis aux normes de la noblesse et au statut quo.

Wehler explique que l'agressivité impérialiste/colonialiste de l'Allemagne avait principalement pour but de régler des problèmes politiques internes: comment distraire les classes dominées par la mobilisation guerrière, le nationalisme et le chauvinisme, afin de ne rien changer à un système politique suranné — afin de ne pas démocratiser le pays, ou alors seulement d'une manière entièrement cosmétique.

De même l'antisémitisme existait dans la société allemande, mais a été sciemment instrumentalisé par Bismarck pour donner un bouc émissaire au mécontentements. Ces mécontentements sont nombreux, puisque à partir de 1873, il y a plusieurs récessions sérieuses. La grande industrie, bien que moins favorisée que les intérêts agraires, est tout de même accommodée par le régime — et c'est le SPD et les syndicats qui son réprimés et inaudibles, bien que prenant toujours plus d'empleur en terme de participation dans la population. Mais en fait tous les partis politiques sont impuissants — parti libéral, parti du centre (catholique), parti conservateur, car ce qui se maintient jusqu'à la fin, c'est un régime autoritaire, maintenu par l'armée (surtout Prussienne) dont le haut commandement est presque exclusivement composé de nobles.

L'Allemagne prend le risque de déclencher la Première Guerre Mondiale parce que ses dirigeants préféraient ça à l'alternative, qui était de faire évoluer leur système politique: seul dans un environnement de guerre victorieuse (comme celle de 1870-71 avec la France) est-ce qu'ils pensaient pouvoir tenir le peuple, dont des groupes de plus en plus grands menaçaient de s'émanciper. La république de Weimar n'a pas su se débarrasser de la gangue institutionnelle et idéologique de l'empire, et Hitler n'a eu qu'à récolter des éléments (agressivité expansionniste, autoritarisme militaire, antisémitisme, plan d'établir un "espace vital" en Europe centrale au dépend de la Russie...) qui étaient déjà dans l'air du temps à la fin de l'empire.

La révolution qui à mis a bas l'empire, n'a pas pu aller jusqu'au bout, faute de désir réel de changer les choses des partis — qui avaient l'idée qu'il fallait un consensus. (Et aussi, dirait Emmanuel Todd, la préférence Allemande, de famille souche, pour les configurations étatiques/institutionnelles autoritaires.)

Ce que Wehler semble montrer, c'est que l'Allemagne n'a jamais accouché de la démocratie endogènement, mais qu'elle a été forcé par les Américains de se démocratiser après la Seconde Guerre Mondiale. Ce qui va dans le sens de Todd, qui fait remarquer que l'Europe autoritaire et anti-démocratique d'aujourd'hui, sous contrôle allemand, n'est qu'une réversion à la norme, maintenant que l'influence directe des Américains s'est atténuée.

Le livre est très frappant aujourd'hui, période où les peuples semblent subir des élites politiques et économiques particulièrement irresponsables... Mais en fait c'est juste comme d'habitude, les salauds et les imbéciles irresponsables aux commandes.

Il y a aussi autre chose: cette situation où nous nous trouvons maintenant, où on arrive pas à imaginer l'avenir. C'était ça le problème des classes dirigeantes allemandes — elles étaient juste attachées à préserver contre vents et marées le statut quo, mais en fait sans projet positif, sans idée vers où la société pouvait/devait avancer. Des égoïstes à la dérive dans l'histoire, comme maintenant, se laissant porter par les courants de la conjoncture vers le désastre par bêtise, vanité, âpreté, bassesse, et surtout manque d'imagination.