Gilles Deleuze et Felix Guatari — Qu'est-ce que la philosophie? Paris: Minuit, 1991/2005
(198) "Ce qui définit la pensée, les trois grandes formes de la pensée, l'art, la science et la philosophie, c'est toujours affronter le chaos, tracer un plan, tirer un plan sur le chaos. Mais la philosophie veut sauver l'infini en lui donnant de la consistance : elle trace un plan d'immanence, qui porte à l'infini des évènements ou concepts consistants, sous l'action de personnages conceptuels. La science au contraire renonce à l'infini pour gagner la référence : elle trace un plan de coordonnées seulement indéfinies, qui définit chaque fois des états de choses, des fonctions ou propositions référentielles, sous l'action d'observateurs partiels. L'art veut créer du fini qui redonne l'infini : il trace un plan de composition, qui porte à son tour des monuments ou sensations composées, sous l'action de figures esthétiques."
(199) "Les deux tentative récentes pour rapprocher l'art de la philosophie sont l'art abstrait et l'art conceptuel ; mais elles ne substituent pas le concept à la sensation, elles créent des sensations et non des concepts. L'art abstrait cherche seulement à affiner la sensation, à la dématérialiser, en tendant un plan de composition architectonique où elle deviendrait un pur être spirituel, une matière radieuse pensante et pensée, non plus une sensation de mer ou d'arbre, mais une sensation du concept de mer ou du concept d'arbre. L'art conceptuel cherche une dématérialisation opposée, par généralisation, en instaurant un plan de composition suffisamment neutralisé (le catalogue qui réunit des œuvres non montrées, le sol recouvert par sa propre carte, les espaces désaffectés sans architecture, le plan "flatbed") pour que tout y prenne une valeur de sensation reproductible à l'infini : les choses, les images ou clichés, les propositions — une chose, sa photographie à la même échelle et dans le même lieu, sa définition tirée du dictionnaire. Il n'est pas sûr pourtant qu'on atteigne ainsi, dans ce dernier cas, la sensation ni le concept, parce que le plan de composition tend à se faire "informatif", et que la sensation dépend de la simple "opinion" d'un spectateur auquel il appartient éventuellement de "matérialiser" ou non, c'est-à-dire de décider si c'est de l'art ou pas. Tant de peine pour retrouver à l'infini les perceptions et affections ordinaires, et ramener le concept à une doxa du corps social ou de la grande métropole américaine."
Saturday, October 6, 2018
Monday, September 24, 2018
François Dubet — L'expérience sociologique
François Dubet — L'expérience sociologique, Paris: La Découverte, 2007
(91) "Il est clair aujourd'hui que ce que les sociologues appelaient 'société' était, en réalité, l'État-nation considéré comme le cadre moderne de la vie sociale au moment où naissaient, en Europe occidentale et en Amérique du Nord, des sociétés industrielles (rationnelles et conflictuelles), démocratiques (individualistes et institutionnalisant les conflits) et nationales (culturellement homogènes). Au fond, comme le dit Gellner [1989], la 'société' est L'articulation d'une culture nationale, d'un système politique autonome souverain dans la nation, et d'une économie elle aussi nationale dirigée par une bourgeoisie et un État. On comprend comment l'idée même de société entre en crise au moment où cette articulation se transforme avec des mutations des communautés nationales avec la globalisation des échanges économiques entraînant d'autres configurations des souverainetés politiques. L'idée de société comme système intégré ne sort pas indemne de cette nouvelle révolution libérale, postindustrielle, postmoderne... peu importe comme on la nomme."
(94) Ni les inégalités ni la domination sociale n'ont disparu, loin de là, mais il est de plus en plus difficile de les rabattre sur des positions de classes nettement identifiables. Nous entrons dans un régime d'inégalités multiples [Dubet, 2001]. Il semble que les cultures de classes se dissolvent tout au long d'une stratification étalonnée par les modèles d'une société de masse dominée par les classes moyennes dans laquelle les niveaux remplacent les barrières, où les jeux de distinction se substituent aux oppositions tranchées. La difficulté même de définir les classes moyennes quand de plus en plus d'individus pensent en être, indique à quel point la structure sociale se brouille. De plus, et surtout, d'autres registres d'inégalités se superposent à ceux des classes sociales. Les inégalités de genres, les inégalités d'âge et de générations, les inégalités tenant aux origines culturelles ne sont pas nécessairement plus prononcées qu'autrefois, souvent même elles le sont moins, mais elle sont plus nettement présentes à la conscience des acteurs comme étant inacceptables. Si l'on raisonne en termes de capital social, ses dimensions relationnelles, économiques, culturelles... — la liste est a priori ouverte — ne se coagulent pas aussi nettement qu'autrefois, la vie sociale étant plus désarticulée et plus mobile qu'elle ne l'était. À terme, si les inégalités sont importantes, elles ne s'organisent pas dans un système 'simple' et immédiatement lisible en termes de classes sociales. Cette complexité a une double conséquence. D'abord, les identités sociales se fractionnent et s'individualisent, chacun d'entre nous étant constitué par la cristallisation de diverses dimensions plus ou moins cohérentes, et le vocabulaire sociologique s'en ressent : on parle de moins de classes ouvrière que de classes défavorisées, de classes populaires ou de banlieues, notions bien plus vagues. Il est devenu presque hasardeux de dresser le tableau général d'une correspondance entre un système de classes et une stratification complexe et mobile. Ensuite, les attitudes culturelles, les choix politiques, les manières de vivre, les goûts sont de moins en moins directement corrélés aux positions de classe des individus et chacun apparait ainsi de plus en plus singulier et multiple. Ceci ne signifie nullement que l'action sociale n'est pas déterminée ou que nous vivons dans un vaste maelstrom de classes moyennes, mais tout se passe comme si la structure sociale ne possédait plus de centre, de mécanisme organisateur unique. Rien ne le montre mieux d'ailleurs que les transformations des mouvements sociaux. Ceux-ci n'ont pas disparu, mais ils ne s'agrègent plus autour d'un mouvement central — le mouvement ouvrier —, ils se diffractent dans les diverses dimensions de la culture et des inégalités sociales. Ce n'est pas sans effet sur les programmes de la gauche qui avait porté une représentation de classes de la société sur la scène politique et idéologique."
(105) "Paradoxalement, c'est en s'intéressant à la singularité des acteurs que l'on a le plus de chances de mettre à nu la façon dont s'agencent les 'forces' et les 'faits sociaux'. Si chacun construit son expérience d'une manière unique parce que les histoires et les conditions de vie ne se ressemblent pas plus que les visages, le matériau à partir duquel cette expérience est construite ne lui appartient pas. Ainsi conçue, l'expérience sociale n'est pas un 'vécu' relevant d'une simple description compréhensive, c'est un travail, une activité cognitive, normative et sociale que nous devons apprendre à analyser quand la programmation des rôles sociaux et le seul jeux des intérêts ne permettent pas d'en rendre compte totalement. Quand à sa réduction aux arrangements et aux interactions, sa richesse descriptive de plus en plus fine se fait au prix du renoncement à l'analyse du 'système' qui informe cette vie sociale plus ou moins atomisée."
(91) "Il est clair aujourd'hui que ce que les sociologues appelaient 'société' était, en réalité, l'État-nation considéré comme le cadre moderne de la vie sociale au moment où naissaient, en Europe occidentale et en Amérique du Nord, des sociétés industrielles (rationnelles et conflictuelles), démocratiques (individualistes et institutionnalisant les conflits) et nationales (culturellement homogènes). Au fond, comme le dit Gellner [1989], la 'société' est L'articulation d'une culture nationale, d'un système politique autonome souverain dans la nation, et d'une économie elle aussi nationale dirigée par une bourgeoisie et un État. On comprend comment l'idée même de société entre en crise au moment où cette articulation se transforme avec des mutations des communautés nationales avec la globalisation des échanges économiques entraînant d'autres configurations des souverainetés politiques. L'idée de société comme système intégré ne sort pas indemne de cette nouvelle révolution libérale, postindustrielle, postmoderne... peu importe comme on la nomme."
(94) Ni les inégalités ni la domination sociale n'ont disparu, loin de là, mais il est de plus en plus difficile de les rabattre sur des positions de classes nettement identifiables. Nous entrons dans un régime d'inégalités multiples [Dubet, 2001]. Il semble que les cultures de classes se dissolvent tout au long d'une stratification étalonnée par les modèles d'une société de masse dominée par les classes moyennes dans laquelle les niveaux remplacent les barrières, où les jeux de distinction se substituent aux oppositions tranchées. La difficulté même de définir les classes moyennes quand de plus en plus d'individus pensent en être, indique à quel point la structure sociale se brouille. De plus, et surtout, d'autres registres d'inégalités se superposent à ceux des classes sociales. Les inégalités de genres, les inégalités d'âge et de générations, les inégalités tenant aux origines culturelles ne sont pas nécessairement plus prononcées qu'autrefois, souvent même elles le sont moins, mais elle sont plus nettement présentes à la conscience des acteurs comme étant inacceptables. Si l'on raisonne en termes de capital social, ses dimensions relationnelles, économiques, culturelles... — la liste est a priori ouverte — ne se coagulent pas aussi nettement qu'autrefois, la vie sociale étant plus désarticulée et plus mobile qu'elle ne l'était. À terme, si les inégalités sont importantes, elles ne s'organisent pas dans un système 'simple' et immédiatement lisible en termes de classes sociales. Cette complexité a une double conséquence. D'abord, les identités sociales se fractionnent et s'individualisent, chacun d'entre nous étant constitué par la cristallisation de diverses dimensions plus ou moins cohérentes, et le vocabulaire sociologique s'en ressent : on parle de moins de classes ouvrière que de classes défavorisées, de classes populaires ou de banlieues, notions bien plus vagues. Il est devenu presque hasardeux de dresser le tableau général d'une correspondance entre un système de classes et une stratification complexe et mobile. Ensuite, les attitudes culturelles, les choix politiques, les manières de vivre, les goûts sont de moins en moins directement corrélés aux positions de classe des individus et chacun apparait ainsi de plus en plus singulier et multiple. Ceci ne signifie nullement que l'action sociale n'est pas déterminée ou que nous vivons dans un vaste maelstrom de classes moyennes, mais tout se passe comme si la structure sociale ne possédait plus de centre, de mécanisme organisateur unique. Rien ne le montre mieux d'ailleurs que les transformations des mouvements sociaux. Ceux-ci n'ont pas disparu, mais ils ne s'agrègent plus autour d'un mouvement central — le mouvement ouvrier —, ils se diffractent dans les diverses dimensions de la culture et des inégalités sociales. Ce n'est pas sans effet sur les programmes de la gauche qui avait porté une représentation de classes de la société sur la scène politique et idéologique."
(105) "Paradoxalement, c'est en s'intéressant à la singularité des acteurs que l'on a le plus de chances de mettre à nu la façon dont s'agencent les 'forces' et les 'faits sociaux'. Si chacun construit son expérience d'une manière unique parce que les histoires et les conditions de vie ne se ressemblent pas plus que les visages, le matériau à partir duquel cette expérience est construite ne lui appartient pas. Ainsi conçue, l'expérience sociale n'est pas un 'vécu' relevant d'une simple description compréhensive, c'est un travail, une activité cognitive, normative et sociale que nous devons apprendre à analyser quand la programmation des rôles sociaux et le seul jeux des intérêts ne permettent pas d'en rendre compte totalement. Quand à sa réduction aux arrangements et aux interactions, sa richesse descriptive de plus en plus fine se fait au prix du renoncement à l'analyse du 'système' qui informe cette vie sociale plus ou moins atomisée."
Monday, May 8, 2017
Emmanuel Todd — L'Illusion économique
Emmanuel Todd — L'Illusion économique. Paris: Gallimard, 1999.
"Il est une double évidence anthropologique:
1) l'individu existe avec sa personnalité et ses désirs propres, ses qualités et ses défauts, sa capacité de calcul économique et rationnel;
2) le groupe existe, et, sans lui, l'individu n'est pas concevable, puisqu'il en tire sa langue, ses mœurs , et l'apriori, non vérifié mais nécessaire à la vie, que les choses ont un sens.
La réalité anthropologique est donc que l'individu existe absolument et que le groupe existe absolument, ce qui n'empêche nullement que le niveau d'intégration de l'individu au groupe varie énormément selon le système familial et anthropologique. Mais poser l'individu contre la collectivité est une absurdité métaphysique. Cette dualité ne peut être réduite à l'unité. Nous voyons pourtant apparaître, à intervalles réguliers, des idéologies qui affirment, soit que seul le groupe existe, hypothèse qui mène droit au totalitarisme, soit que seul l'individu existe, choix tout aussi radical et qui conduit à un résultat qui n'est pas en tout point différent, puisqu'il implique un individu aspiré par le vide plutôt qu'écrasé par l'État." (p.52)
"La fixation monétaire européenne des années 1986-1997 s'installe dans un contexte mental, idéologique, religieux tout à fait spécifique: l'effondrement des croyances collectives héritées de l'âge démocratique. Tous les sentiments d'appartenance s'effritent: l'intégration à la nation, aux forces politiques issues du mouvement ouvrier, à la religion catholique aussi, dont le déclin final, mesuré par un affaissement de la pratique religieuse, s'effectue entre 1965 et 1985. Ces croyances englobaient l'individu dans une ou plusieurs communautés, le libérant du sentiment pascalien de sa petitesse, l'abritant de l'immensité du monde. Ces collectivités humaines étaient, ainsi que l'a bien vu Paul Thibaud, des structures d'éternité, permettant à l'individu d'échapper au sentiment de sa propre finitude. L'homme est l'animal qui sait, au niveau conscient du moins, l'inéluctabilité de sa propre mort.
Contrairement à ce que suggère un ultralibéralisme simpliste, le reflux des croyances collectives ne révèle pas un individu tout-puissant et dominateur, mais un être diminué qui, confronté à un sentiment d'écrasement, métaphysique et social, part à la recherche d'un substitut, d'une autre collectivité, définie par une autre croyance. Dans la phase intermédiaire qui suit immédiatement la chute de l'idéologie ou du religieux, on observe fréquemment une fixation sur l'argent. L'histoire des religions abonde en exemples d'un fléchissement de la foi débouchant sur une divinisation de la richesse. Le mythe du veau d'or exprime cette séquence: celui qui abandonne Dieu court vers l'idole monétaire. La crise protestante du XVIe siècle a engendré une nouvelle religion, mais elle s'est accompagnée d'une frénésie d'accumulation monétaire, évoquée par Max Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Toujours, la disparation de la croyance conduit à des comportements de thésaurisation, chez les vrais et les faux bourgeois du seizième arrondissement de Paris comme chez les concierges venues du Nord portugais, région fortement catholique jusque vers 1980. Le phénomène est tout à fait général: face à un effondrement des structures d'éternité, l'individu cherche dans l'argent une sécurité, à la fois terrestre et métaphysique. L'or, dans une conception ancienne qui se refuse à percevoir les variations relatives de sa valeur, est éternel, comme Dieu. La monnaie moderne est plus incertaine. Mais justement, le rêve monétaire européen propose la réalisation d'une monnaie unique et stable, aspirant à l'éternité de l'or."
(p. 253-254)
"Comme expliquer l'aveuglement des élites, leur refus d'affronter la réalité de mécanismes économiques relativement simples? Le rapport entre libre-échange et montée des inégalités est une évidence. La question de la demande globale fut résolue pour l'essentiel à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, en théorie par Keynes et en pratique, malheureusement, par Hitler qui réussit en quelques années l'élimination totale du chômage par une politique de grands travaux.
Nous ne trouverons pas une explication pleinement satisfaisante de l'aveuglement dans les classiques du marxisme. Aucun intérêt de classe réel ne motive ces erreurs monstrueuses, génératrices de souffrances plutôt que de profits. Tout au plus peut-on accepter l'idée que ceux qui tolèrent le mieux les erreurs de gestion économique sont ceux qui en souffrent le moins: les diplômés de l'enseignement supérieur, les riches, les vieux, les hauts fonctionnaires. Mais les vraies raisons de l'aveuglement doivent être recherchée hors de la sphère économique.
Nous devons d'abord, pour comprendre, nous débarrasser d'une habitude mentale: l'idée a priori que l'aveuglement est absurde, antinaturel, exceptionnel. Toute explication doit au contraire partir de l'hypothèse inverse que rien n'est plus facile et nécessaire à l'homme que l'aveuglement. En économie et en politique autant qu'en amour. J'ai défini, au chapitre II, l'homme par sa curiosité intellectuelle, qui le pousse et explique le progrès des connaissances. Un tel postulat permet de comprendre la marche en avant de l'humanité, la hausse du taux d'alphabétisation, le développement de l'éducation secondaire et supérieure. L'homme est donc un animal qui veut savoir. Mais il est aussi, en une ambivalence fondamentale qui ne peut être résolue, l'animal qui ne veut pas savoir, qui, pour vivre paisiblement son existence terrestre, doit oublier l'essentiel: l'inéluctabilité de sa propre mort. Il est à chaque instant capable de nier la réalité, de se mentir à lui-même, pour "fonctionner" de façon satisfaisante. C'est pourquoi l'inconscient, ainsi que l'a souligné Freud, ignore sa propre mort. Un homme efficace est psychologiquement et biologiquement construit pour, la plupart du temps, ne pas penser à l'essentiel, sa disparition. Il serait donc tout à fait absurde de considérer le fait même de l'aveuglement comme extraordinaire, invraisemblable, stupéfiant. Nous devons au contraire admettre l'existence, au cœur de l'être humain, d'un programme de négation de la réalité, capable de générer l'illusion nécessaire à la vie. Détourné de sa fin première, ce programme si utile autorise d'autres négations de la réalité. Toute situation perçue comme trop complexe, trop pénible, trop menaçante, est contournée, évacuée, niée. La crise de civilisation que nous vivons est une situation de ce type, qui active puissamment, au cœur de l'élite occidentale, le programme biologique te intellectuel de la négation de la réalité."
(p. 379-380)
"Il est une double évidence anthropologique:
1) l'individu existe avec sa personnalité et ses désirs propres, ses qualités et ses défauts, sa capacité de calcul économique et rationnel;
2) le groupe existe, et, sans lui, l'individu n'est pas concevable, puisqu'il en tire sa langue, ses mœurs , et l'apriori, non vérifié mais nécessaire à la vie, que les choses ont un sens.
La réalité anthropologique est donc que l'individu existe absolument et que le groupe existe absolument, ce qui n'empêche nullement que le niveau d'intégration de l'individu au groupe varie énormément selon le système familial et anthropologique. Mais poser l'individu contre la collectivité est une absurdité métaphysique. Cette dualité ne peut être réduite à l'unité. Nous voyons pourtant apparaître, à intervalles réguliers, des idéologies qui affirment, soit que seul le groupe existe, hypothèse qui mène droit au totalitarisme, soit que seul l'individu existe, choix tout aussi radical et qui conduit à un résultat qui n'est pas en tout point différent, puisqu'il implique un individu aspiré par le vide plutôt qu'écrasé par l'État." (p.52)
"La fixation monétaire européenne des années 1986-1997 s'installe dans un contexte mental, idéologique, religieux tout à fait spécifique: l'effondrement des croyances collectives héritées de l'âge démocratique. Tous les sentiments d'appartenance s'effritent: l'intégration à la nation, aux forces politiques issues du mouvement ouvrier, à la religion catholique aussi, dont le déclin final, mesuré par un affaissement de la pratique religieuse, s'effectue entre 1965 et 1985. Ces croyances englobaient l'individu dans une ou plusieurs communautés, le libérant du sentiment pascalien de sa petitesse, l'abritant de l'immensité du monde. Ces collectivités humaines étaient, ainsi que l'a bien vu Paul Thibaud, des structures d'éternité, permettant à l'individu d'échapper au sentiment de sa propre finitude. L'homme est l'animal qui sait, au niveau conscient du moins, l'inéluctabilité de sa propre mort.
Contrairement à ce que suggère un ultralibéralisme simpliste, le reflux des croyances collectives ne révèle pas un individu tout-puissant et dominateur, mais un être diminué qui, confronté à un sentiment d'écrasement, métaphysique et social, part à la recherche d'un substitut, d'une autre collectivité, définie par une autre croyance. Dans la phase intermédiaire qui suit immédiatement la chute de l'idéologie ou du religieux, on observe fréquemment une fixation sur l'argent. L'histoire des religions abonde en exemples d'un fléchissement de la foi débouchant sur une divinisation de la richesse. Le mythe du veau d'or exprime cette séquence: celui qui abandonne Dieu court vers l'idole monétaire. La crise protestante du XVIe siècle a engendré une nouvelle religion, mais elle s'est accompagnée d'une frénésie d'accumulation monétaire, évoquée par Max Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Toujours, la disparation de la croyance conduit à des comportements de thésaurisation, chez les vrais et les faux bourgeois du seizième arrondissement de Paris comme chez les concierges venues du Nord portugais, région fortement catholique jusque vers 1980. Le phénomène est tout à fait général: face à un effondrement des structures d'éternité, l'individu cherche dans l'argent une sécurité, à la fois terrestre et métaphysique. L'or, dans une conception ancienne qui se refuse à percevoir les variations relatives de sa valeur, est éternel, comme Dieu. La monnaie moderne est plus incertaine. Mais justement, le rêve monétaire européen propose la réalisation d'une monnaie unique et stable, aspirant à l'éternité de l'or."
(p. 253-254)
"Comme expliquer l'aveuglement des élites, leur refus d'affronter la réalité de mécanismes économiques relativement simples? Le rapport entre libre-échange et montée des inégalités est une évidence. La question de la demande globale fut résolue pour l'essentiel à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, en théorie par Keynes et en pratique, malheureusement, par Hitler qui réussit en quelques années l'élimination totale du chômage par une politique de grands travaux.
Nous ne trouverons pas une explication pleinement satisfaisante de l'aveuglement dans les classiques du marxisme. Aucun intérêt de classe réel ne motive ces erreurs monstrueuses, génératrices de souffrances plutôt que de profits. Tout au plus peut-on accepter l'idée que ceux qui tolèrent le mieux les erreurs de gestion économique sont ceux qui en souffrent le moins: les diplômés de l'enseignement supérieur, les riches, les vieux, les hauts fonctionnaires. Mais les vraies raisons de l'aveuglement doivent être recherchée hors de la sphère économique.
Nous devons d'abord, pour comprendre, nous débarrasser d'une habitude mentale: l'idée a priori que l'aveuglement est absurde, antinaturel, exceptionnel. Toute explication doit au contraire partir de l'hypothèse inverse que rien n'est plus facile et nécessaire à l'homme que l'aveuglement. En économie et en politique autant qu'en amour. J'ai défini, au chapitre II, l'homme par sa curiosité intellectuelle, qui le pousse et explique le progrès des connaissances. Un tel postulat permet de comprendre la marche en avant de l'humanité, la hausse du taux d'alphabétisation, le développement de l'éducation secondaire et supérieure. L'homme est donc un animal qui veut savoir. Mais il est aussi, en une ambivalence fondamentale qui ne peut être résolue, l'animal qui ne veut pas savoir, qui, pour vivre paisiblement son existence terrestre, doit oublier l'essentiel: l'inéluctabilité de sa propre mort. Il est à chaque instant capable de nier la réalité, de se mentir à lui-même, pour "fonctionner" de façon satisfaisante. C'est pourquoi l'inconscient, ainsi que l'a souligné Freud, ignore sa propre mort. Un homme efficace est psychologiquement et biologiquement construit pour, la plupart du temps, ne pas penser à l'essentiel, sa disparition. Il serait donc tout à fait absurde de considérer le fait même de l'aveuglement comme extraordinaire, invraisemblable, stupéfiant. Nous devons au contraire admettre l'existence, au cœur de l'être humain, d'un programme de négation de la réalité, capable de générer l'illusion nécessaire à la vie. Détourné de sa fin première, ce programme si utile autorise d'autres négations de la réalité. Toute situation perçue comme trop complexe, trop pénible, trop menaçante, est contournée, évacuée, niée. La crise de civilisation que nous vivons est une situation de ce type, qui active puissamment, au cœur de l'élite occidentale, le programme biologique te intellectuel de la négation de la réalité."
(p. 379-380)
Monday, April 10, 2017
Paul Veyne — L'Empire gréco-romain
Paul Veyne — L'Empire gréco-romain. Paris: Seuil, 2005.
"En effet, lorsqu'une société est assez riche pour que l'abîme entre une pincée de magnats et l'immense foule des pauvres soit rempli par une large classe moyenne, deux plissement géologiques se produisent que l'antiquité n'a pu connaître. Primo, les pauvres, qui respectaient les magnats et leur obéissaient, ne respectent pas la moyenne richesse des bourgeois; alors commencent la luttent des classes, le mouvement ouvrier, qui mène à moins d'inégalité sociale et à l'État-providence. Secundo, les bourgeois, de leur côté, sont assez riches pour n'avoir plus l'humilité du pauvre peuple: ils entendent être gouvernés démocratiquement, ne plus obéir à un maître et pouvoir se moquer du président de leur République sans être envoyés aux galères. La mince plèbe moyenne romaine ne fut pas une classe moyenne et la démocratie grecque n'a que le nom de commun avec la nôtre, qui est le régime des classes moyennes (régime profitable à tous, comparé aux millénaires précédents)."
p. 194
"En effet, lorsqu'une société est assez riche pour que l'abîme entre une pincée de magnats et l'immense foule des pauvres soit rempli par une large classe moyenne, deux plissement géologiques se produisent que l'antiquité n'a pu connaître. Primo, les pauvres, qui respectaient les magnats et leur obéissaient, ne respectent pas la moyenne richesse des bourgeois; alors commencent la luttent des classes, le mouvement ouvrier, qui mène à moins d'inégalité sociale et à l'État-providence. Secundo, les bourgeois, de leur côté, sont assez riches pour n'avoir plus l'humilité du pauvre peuple: ils entendent être gouvernés démocratiquement, ne plus obéir à un maître et pouvoir se moquer du président de leur République sans être envoyés aux galères. La mince plèbe moyenne romaine ne fut pas une classe moyenne et la démocratie grecque n'a que le nom de commun avec la nôtre, qui est le régime des classes moyennes (régime profitable à tous, comparé aux millénaires précédents)."
p. 194
Wednesday, March 8, 2017
Après la démocracie — Emmanuel Todd
Emmanuel Todd — Après la démocratie. Paris: Gallimard, 2008.
"Les hommes croient, depuis longtemps, posture mentale devenue avec le temps une habitude. L'athéisme lutte pour l'émancipation de l'esprit contre un dogme religieux hérité du passé: il est mouvement, conflit. Privé d'adversaire, il doute, fléchit et s'effondre. La déchristianisation conduit donc à une situation paradoxale: l'incroyant semble ne se sentir bien dans sa certitude que s'il y a encore dans la société une Église, minoritaire, mais porteuse d'une croyance positive en l'existemce de Dieu, qu'il peut critiquer et nier.
Le saut dans l'irrationnel de la foi avait, à la fin de l'Empire romain, permis la construction d'un système explicatif et moral stable et rassurant. Le christianisme avait alors réglé, sur le plan psychologique, la question de la mort, cette dimension incompréhensible de la condition humaine.
L'abandon de la foi émancipe certes l'homme d'un ramassis de mythes indémontrables, mais il le fait atterrir dans le non-sens de sa propre vie. Tant qu'il y a encore des croyances à dénoncer, des croyants à libérer, l'existence a encore un sens, métaphysique. mais la disparition du dernier groupe solidement organisé de croyants donne le signal du mal-être pour les vainqueurs, qui, libérés de tout, ne peuvent que constater qu'ils ne sont rien, rien qui ait un sens du moins. La mort de l'Église réactive la question de la mort de l'individu.
Au delà de l'interrogation métaphysique de base, toutes les construction idéologiques et politiques ayant pour fondement théorique l'inexistence du Ciel sont ébranlées. La disparition du paradis, de l'enfer et du purgatoire dévalorise bizarrement tous les paradis terrestres, qu'ils soient grandioses, de type stalinien, ou d'échelle plus modeste, républicain. Alors commence la quête désespérée du sens qui, banalement, va se fixer sur la recherche de sensations extrêmes dans des domaines historiquement répertoriés: argent, sexualité, violence — tout ce que la religion contrôlait."
(p.33-34)
[...]
"L'argent, la sexualité et la violence sont désormais au centre de notre dispositif mental et médiatique. Les anxiolytiques ne peuvent remplacer complètement les croyances collectives."
[...] (à propos du succès en librairie de Marc Aurèle et de Sénèque...)
"Il y a deux millénaires en effet la pensée antique eut à définir, dans le cadre d'un effondrement des religions païennes, un sens purement terrestre de la vie, une discipline de l'âme et du corps pour opérer dans un monde privé de ses dieux. Cette prodigieuse tentative, ne l'oublions pas, fut un échec et déboucha, on l'a dit, sur le saut massif dans l'irrationnel de la vie éternelle et du christianisme."
(p.35)
"La baisse des impôts des plus favorisés est un aspect important de la politique mise en œuvre pas Nicholas Sarkozy. On aurait cependant tord d'y voir la manifestation d'une conscience de classe. L'histoire nous montre plutôt que les classes supérieures, lorsqu'elles ont conscience d'elles-même, lorsqu'un dessein les anime et qu'elles aspirent à diriger la société, se font un devoir de payer l'impôt, que ce soit un impôt au sens strict ou un impôt du sang dans le cas des noblesses militaires. Une classe dirigeante qui cherche à se débarrasser de ses obligations fiscales et sociales est un groupe en perdition, un non-groupe plutôt, une collection de narcisses économiques égarés dans l'Histoire. La diminution des impôts est aujourd'hui présentée comme une revendication modernisatrice. Si elle est menée à son terme, elle contribuera à désagréger l'État et la structure sociale. Les historiens pourraient alors comparer les luttes antifiscales du début du troisième millénaire à la fuite devant l'impôt qui caractérisait l'aristocratie mérovingienne à l'époque des Rois fainéants."
(p. 178-179)
"Les classes supérieurs, elles aussi, évoluent. D'un côté, l'éjection du groupe dominant des "éduqués sans capital" produit un phénomène de séparation des plus riches d'avec la société ; de l'autre, l'élévation incessante du niveau de privilège déréalise la vie concrète des individus les plus riches, de moins en moins capables de concevoir les difficultés concrètes qu'éprouve le gros de la population. Pour ce groupe dominant, en outre, l'utilité marginale de l'argent tend vers zéro ; au delà d'une certaine quantité, l'argent ne sert plus à rien de concret. Aucune dépense, si extravagante soit-elle, ne parviendra à l'éponger — pas même des bouteilles de cognac à 3000 dollars ou des nabuchodonosors de champagne (15 litres) à 35 000. L'accroissement des richesses finit même par nourrir une sorte d'exaspération, puisqu'il apparaît finalement au P-DG les plus stupide comme au requin des affaires le plus borné que l'accroissement indéfini de son périmètre de défense monétaire n'allongera ni n'élargira sa vie. L'humaine condition est toujours là, indépassable, aussi résistante au veau d'or qu'elle le fut aux idéologies."
[...]
"Autrefois, les privilégiés se livraient volontiers à la philanthropie, laquelle dérivait d'un sens religieux de la responsabilité sociale. Les patrons construisaient des logement ouvriers. Mais justement, la caractéristique fondamentale de la mentalité économique actuelle est d'avoir atteint le stade de l'épure absolue, d'une sécheresse revendiquée : une véritable éthique de la non-redistribution. L'économie doctrinaire du néolibéralisme exige que l'on élimine toute forme d'assistance, que l'on réduise l'homme à sa valeur sur le marché à l'instant "t"."
(p.189-190)
Après la démocratie selon Todd: démocratie ethnique plus restreinte à un groupe ethnique dominant (modèle israélien ou américain) ou abolition de la démocratie pour un système censitaire/oligarchique... La seule alternative positive serait une système de protectionnisme régional dans un esprit de solidarité et de renouveau d'un projet commun, qui mette fin à l'infinie pression sur le salaires que cause le libre-échange et la mondialisation. Le narcissisme contemporain des individus est-il indépassable à notre époque, où pouvons nous réinvestir des croyances communes qui nous feront avancer vers un futur moins sombre et plus solidaire?
Portrait de l'home d'affaires en prédateur — Michel Villette et Catherine Vuillermot
Michel Villette et Catherine Vuillermot — Portrait de l'homme d'affaires en prédateur. Paris: La Découverte, 2007.
Ils résument Crawford Brough MacPherson à propos des caractéristiques de l'être-au-monde de l'homme libéral:
"— Ce qui fait qu'un homme est un homme, c'est qu'il est émancipé par rapport à la volonté des autres.
— Cette émancipation signifie qu'il n'a pas d'autres rapports à autrui que ceux dans lesquels il veut bien s'engager en vue de réaliser son propre intérêt.
—Propriétaire de sa propre personne et de ses propres facultés, il ne doit rien à personne.
—Il peut aliéner sa force de travail et s'engager dans les rapports marchands.
—L'ensemble des rapports marchands crée la société.
— Puisque l'émancipation au regard de la volonté d'autrui est ce qui fait qu'un homme est un homme, la liberté de chaque individu ne peut être légitimement limités que par des obligations et des règles nécessaires pour garantir aux autres la même liberté.
—La société politique est une contrainte instituée pour la protection de l'individu dans sa personne et dans ses biens, et donc pour ;a conservation des rapports d'échange ordonnés entre les individus considérés comme propriétaires d'eux-même."
(p.113)
"On peut faire l'hypothèse que, tout en cherchant l'équité dans les échanges et l'honnêteté dans les affaires, les institutions du capitalisme sont organisées pour ne pas trop en savoir. En d'autres termes, une forte dose de méconnaissance est indispensable au maintien de leur légitimité. Elles tendent toujours à limiter leur action à l'arbitrage des différends qui surviennent lorsque certaines parties protestent avec trop de véhémence. Dans ce cas, elles désignent un bouc émissaire, temporisent, attribuent aux victimes des réparations acceptables ou, lorsque le laxisme a engendré des abus, se préservent en modifiant la règle, obligeant du même coup les hommes d'affaires à adapter leurs techniques de prédation par l'exploitation d'autres trous dans la réglementation.
Dans les arènes politiques, médiatiques et judiciaires, dans les organismes professionnels, des experts et des représentants des corps constitués supposent possible d'encourager la contribution des entrepreneurs à la prospérité générale et, en même temps, de réprimer tout ce qui pourrait ressembler à une prédation. Ils font comme si toutes les bonnes affaires devaient nécessairement être équitables et travaillent à organiser et réguler les marchés en conséquence."
(p.224-225)
"Asymétrie de l'information, incomplétude des contrats et opportunisme ne sont pas des causes déplorables du fonctionnement imparfait des institutions du capitalisme (le marché, l'entreprise et l'État), mais des constructions sociales centrales du capitalisme réel, développées et entretenues avec soin au fil des transactions quotidiennes par les hommes d'affaires et les fournisseurs de prestations intellectuelles qui les entourent (avocats d'affaires, fiscalistes, comptables, commissaires aux comptes, etc.). Nous ne voulons pas dire que les hommes d'affaires ne contribuent pas à leur manière à la prospérité générale, mais simplement que l'arrangement et l'exploitation systématique des imperfections de marché sont des pratiques bâtardes, compléments nécessaires aux institutions légitimes du capitalisme, qui ne sauraient fonctionner sans elles."
(p.229)
Ils résument Crawford Brough MacPherson à propos des caractéristiques de l'être-au-monde de l'homme libéral:
"— Ce qui fait qu'un homme est un homme, c'est qu'il est émancipé par rapport à la volonté des autres.
— Cette émancipation signifie qu'il n'a pas d'autres rapports à autrui que ceux dans lesquels il veut bien s'engager en vue de réaliser son propre intérêt.
—Propriétaire de sa propre personne et de ses propres facultés, il ne doit rien à personne.
—Il peut aliéner sa force de travail et s'engager dans les rapports marchands.
—L'ensemble des rapports marchands crée la société.
— Puisque l'émancipation au regard de la volonté d'autrui est ce qui fait qu'un homme est un homme, la liberté de chaque individu ne peut être légitimement limités que par des obligations et des règles nécessaires pour garantir aux autres la même liberté.
—La société politique est une contrainte instituée pour la protection de l'individu dans sa personne et dans ses biens, et donc pour ;a conservation des rapports d'échange ordonnés entre les individus considérés comme propriétaires d'eux-même."
(p.113)
"On peut faire l'hypothèse que, tout en cherchant l'équité dans les échanges et l'honnêteté dans les affaires, les institutions du capitalisme sont organisées pour ne pas trop en savoir. En d'autres termes, une forte dose de méconnaissance est indispensable au maintien de leur légitimité. Elles tendent toujours à limiter leur action à l'arbitrage des différends qui surviennent lorsque certaines parties protestent avec trop de véhémence. Dans ce cas, elles désignent un bouc émissaire, temporisent, attribuent aux victimes des réparations acceptables ou, lorsque le laxisme a engendré des abus, se préservent en modifiant la règle, obligeant du même coup les hommes d'affaires à adapter leurs techniques de prédation par l'exploitation d'autres trous dans la réglementation.
Dans les arènes politiques, médiatiques et judiciaires, dans les organismes professionnels, des experts et des représentants des corps constitués supposent possible d'encourager la contribution des entrepreneurs à la prospérité générale et, en même temps, de réprimer tout ce qui pourrait ressembler à une prédation. Ils font comme si toutes les bonnes affaires devaient nécessairement être équitables et travaillent à organiser et réguler les marchés en conséquence."
(p.224-225)
"Asymétrie de l'information, incomplétude des contrats et opportunisme ne sont pas des causes déplorables du fonctionnement imparfait des institutions du capitalisme (le marché, l'entreprise et l'État), mais des constructions sociales centrales du capitalisme réel, développées et entretenues avec soin au fil des transactions quotidiennes par les hommes d'affaires et les fournisseurs de prestations intellectuelles qui les entourent (avocats d'affaires, fiscalistes, comptables, commissaires aux comptes, etc.). Nous ne voulons pas dire que les hommes d'affaires ne contribuent pas à leur manière à la prospérité générale, mais simplement que l'arrangement et l'exploitation systématique des imperfections de marché sont des pratiques bâtardes, compléments nécessaires aux institutions légitimes du capitalisme, qui ne sauraient fonctionner sans elles."
(p.229)
Wednesday, November 16, 2016
Introdution à la sociologie par sept grands auteurs — Natalie Rigaux
Introdution à la sociologie par sept grands auteurs — Natalie Rigaux
Bruxelles, de boeck, 2011
Durkheim définit le fait social par deux critères:
- il est extérieur aux consciences individuelles;
- il exerce sur elles une contrainte
donc c'est une chose qu'on peut étudier objectivement (positivisme)
Weber insiste au contraire sur l'action sociale:
- il y a action s'il y a signification pour l'acteur de sa conduite;
- l'action est sociale si elle se rapporte,d'après le sens que lui donne l'acteur, aux actions des autres individus
donc on ne peut que passer par la subjectivité des acteurs pour comprendre le social - le monde social n'est qu'une sorte de bricolage, un réseau d'intentions bricolé à partir de perceptions incomplètes, imparfaites, d'intérêts plus ou moins clairs ou inavouables... (voir la pièce de Claude Javeau)
Concepts avec les auteurs correspondants:
Action rationnelle par rapport à un but/action instrumentale: type de rationalité focalisée sur la recherche des moyens efficaces permettant d'atteindre une finalité donnée, non interrogée comme telle.
Bureaucratie: pour M. Weber, il s'agit d'une forme d'organisation du travail visant l'efficacité par la spécialisation des fonctions, la dépersonnalisation et la formalisation du pouvoir.
Domination charismatique: forme de domination reposant sur la reconnaissance par les adeptes des qualités exceptionnelles du chef, lui permettant d'imposer sa vision sans devoir respecter les lois; forme transitoire entre la tradition et la modernité ou forme d'opposition à la logique rationnelle légale.
Domination rationnelle légale: forme de domination impersonnelle, tirant sa légitimité d'une règle devant laquelle tous sont égaux et appliquée au moyen d'une machine judiciaire et administrative, v. bureaucratie.
Domination traditionnelle: forme de domination tirant sa légitimité de la conformité à une règle sacrée, conférant une dignité personnelle au détenteur du pourvoir.
Idéaltype: correspond à la manière dont M. Weber analyse le statut des concepts construits en science humaine; ceux-ci sont le fruit d'une sélection des traits du phénomène à étudier permettant de mieux le comprendre en se concentrant sur ce qui en constitue l'essentiel.
Modernité: identifiée par trois phénomènes majeurs: la révolution démocratique, la révolution industrielle et l'expansion coloniale. La sociologie s'est formée dans un effort d'en comprendre la nature.
Rationalisation: processus dans lequel est engagé, selon M. Weber, la société occidentale, qui consiste en la domination progressive d'une forme de rationalité — instrumentale — sur toutes les sphères de l'existence.
Communauté (Gemeinschaft): F. Tönnies la définit comme une modalité du vivre-ensemble supposant un soumission de l'individu au groupe, au projet et aux valeurs communes auxquelles celui-ci adhère. Il s'agit d'une union des emblables, souvent hostiles à tout ce qui est extérieur au groupe.
Société (Gesellschaft): F. Tönnies la définit comme une modalité du vivre-ensemble reposant sur la poursuite de l'intérêt individuel, justifiant seul le lien à autrui. Une rationalité matérialiste et calculatrice l'oriente, qui rend possible un certain universalisme.
Anti-utilitarisme: systématisé par le M.A.U.S.S., ces paradigme entend prendre en compte les manières d'être à la fois intéressées et désintéressées des individues suivant des combinaisons variables selon les sociétés et les sphères d'activité considérées, critiquant en cela la vision utilitariste de l'humain.
Don: logique d'échange d'abord identifiée par M. Mauss, puis reprise pour comprendre les sociétés contemporaines par le M.A.U.S.S., qui fonctionne selon un cycle à trois temps (donner, recevoir, rendre) afin de créer ou d'entretenir le lien social.
Fait social total: M. Mauss le définit comme un fait où s'exprime de multiples institutions (religieuse, économique, politique...) et par lequel tout le système social se mobilise.
Utilitarisme: paradigme très présent en science économique, mais également dans les autres sciences humaines, selon lequel les individus déterminent leur action en fonction de leur intérêt, celui-ci étant calculable (selon la critique qu'en fait le M.A.U.S.S.).
Capital: tout type de ressource économique, culturelle, sociale...) pouvant être utile aux agents sociaux dans un champ déterminé.
Habitus: principe générateur de pratiques dans les domaines de l'action et système de classement, conditionnant la perception du monde et des gens, et orientant vers les position sociales les plus proches.
Pouvoir symbolique: pouvoir associé à un fort capital symbolique et permettant à ceux qui le détiennent de faire passer pour neutres, objectives des catégories de perception renforçant l'ordre établi, en l'occurrence, les avantagent.
Communauté destructrice: forme de lien social propre à la société contemporaine selon R. Sennett, unissant des individus semblables (par le positionnement social, culturel, religieux...), valorisant l'être commun au détriment de l'action collective, tendant à l'exclure, voire à détruire l'autre dans la mesure où il est différent.
Idéologie de l'intimité: système d'idées très présent dans le monde contemporain selon lequel les relations intimes sont seules valorisée, apparaissant même comme les seules à être "vraies"; se connaître devient une fin en soi, les rapports sociaux et politiques n'étant appréciés qu'à l'aune de catégories psychologiques.
Narcissisme: au sens où l'entend R. Sennett, il s'agit d'une caractéristique que tend à développer l'individu contemporain, l'amenant à se désintéresser du monde extérieur dans la mesure où il ne lui renvoie pas son image ou ne lui parle pas de ses problèmes personnels. L'individu se focalise alors sur l'être plutôt que le faire, désinvestissant en particulier l'action collective impersonnelle.
Holisme méthodologique: choix épistémologique qui consiste à privilégier l'étude de la totalité — le social — plutôt que ses parties — chaque individu.
Individualisme méthodologique: choix épistémologique qui consiste à prendre pour unité d'analyse
l'individu et son action.
Paradigme: selon T. Kuhn, consensus existant au sein d'une communauté scientifique à propos de la manière de voir le monde (des faits à étudier) et de le connaître (du rapport aux faits, de la méthode à développer).
Bruxelles, de boeck, 2011
Durkheim définit le fait social par deux critères:
- il est extérieur aux consciences individuelles;
- il exerce sur elles une contrainte
donc c'est une chose qu'on peut étudier objectivement (positivisme)
Weber insiste au contraire sur l'action sociale:
- il y a action s'il y a signification pour l'acteur de sa conduite;
- l'action est sociale si elle se rapporte,d'après le sens que lui donne l'acteur, aux actions des autres individus
donc on ne peut que passer par la subjectivité des acteurs pour comprendre le social - le monde social n'est qu'une sorte de bricolage, un réseau d'intentions bricolé à partir de perceptions incomplètes, imparfaites, d'intérêts plus ou moins clairs ou inavouables... (voir la pièce de Claude Javeau)
Concepts avec les auteurs correspondants:
Max Weber
Action rationnelle par rapport à ses valeurs: type de rationalité soucieuse avant tout du respect des valeurs choisies qui peut aller jusqu'à la non-prise en compte des conséquences de l'action.Action rationnelle par rapport à un but/action instrumentale: type de rationalité focalisée sur la recherche des moyens efficaces permettant d'atteindre une finalité donnée, non interrogée comme telle.
Bureaucratie: pour M. Weber, il s'agit d'une forme d'organisation du travail visant l'efficacité par la spécialisation des fonctions, la dépersonnalisation et la formalisation du pouvoir.
Domination charismatique: forme de domination reposant sur la reconnaissance par les adeptes des qualités exceptionnelles du chef, lui permettant d'imposer sa vision sans devoir respecter les lois; forme transitoire entre la tradition et la modernité ou forme d'opposition à la logique rationnelle légale.
Domination rationnelle légale: forme de domination impersonnelle, tirant sa légitimité d'une règle devant laquelle tous sont égaux et appliquée au moyen d'une machine judiciaire et administrative, v. bureaucratie.
Domination traditionnelle: forme de domination tirant sa légitimité de la conformité à une règle sacrée, conférant une dignité personnelle au détenteur du pourvoir.
Idéaltype: correspond à la manière dont M. Weber analyse le statut des concepts construits en science humaine; ceux-ci sont le fruit d'une sélection des traits du phénomène à étudier permettant de mieux le comprendre en se concentrant sur ce qui en constitue l'essentiel.
Modernité: identifiée par trois phénomènes majeurs: la révolution démocratique, la révolution industrielle et l'expansion coloniale. La sociologie s'est formée dans un effort d'en comprendre la nature.
Rationalisation: processus dans lequel est engagé, selon M. Weber, la société occidentale, qui consiste en la domination progressive d'une forme de rationalité — instrumentale — sur toutes les sphères de l'existence.
Ferdinand Tönnies
Communauté (Gemeinschaft): F. Tönnies la définit comme une modalité du vivre-ensemble supposant un soumission de l'individu au groupe, au projet et aux valeurs communes auxquelles celui-ci adhère. Il s'agit d'une union des emblables, souvent hostiles à tout ce qui est extérieur au groupe.
Société (Gesellschaft): F. Tönnies la définit comme une modalité du vivre-ensemble reposant sur la poursuite de l'intérêt individuel, justifiant seul le lien à autrui. Une rationalité matérialiste et calculatrice l'oriente, qui rend possible un certain universalisme.
Le M.A.U.S.S.
Anti-utilitarisme: systématisé par le M.A.U.S.S., ces paradigme entend prendre en compte les manières d'être à la fois intéressées et désintéressées des individues suivant des combinaisons variables selon les sociétés et les sphères d'activité considérées, critiquant en cela la vision utilitariste de l'humain.
Don: logique d'échange d'abord identifiée par M. Mauss, puis reprise pour comprendre les sociétés contemporaines par le M.A.U.S.S., qui fonctionne selon un cycle à trois temps (donner, recevoir, rendre) afin de créer ou d'entretenir le lien social.
Fait social total: M. Mauss le définit comme un fait où s'exprime de multiples institutions (religieuse, économique, politique...) et par lequel tout le système social se mobilise.
Utilitarisme: paradigme très présent en science économique, mais également dans les autres sciences humaines, selon lequel les individus déterminent leur action en fonction de leur intérêt, celui-ci étant calculable (selon la critique qu'en fait le M.A.U.S.S.).
Pierre Bourdieu
Capital: tout type de ressource économique, culturelle, sociale...) pouvant être utile aux agents sociaux dans un champ déterminé.
Habitus: principe générateur de pratiques dans les domaines de l'action et système de classement, conditionnant la perception du monde et des gens, et orientant vers les position sociales les plus proches.
Pouvoir symbolique: pouvoir associé à un fort capital symbolique et permettant à ceux qui le détiennent de faire passer pour neutres, objectives des catégories de perception renforçant l'ordre établi, en l'occurrence, les avantagent.
Richard Sennett
Communauté destructrice: forme de lien social propre à la société contemporaine selon R. Sennett, unissant des individus semblables (par le positionnement social, culturel, religieux...), valorisant l'être commun au détriment de l'action collective, tendant à l'exclure, voire à détruire l'autre dans la mesure où il est différent.
Idéologie de l'intimité: système d'idées très présent dans le monde contemporain selon lequel les relations intimes sont seules valorisée, apparaissant même comme les seules à être "vraies"; se connaître devient une fin en soi, les rapports sociaux et politiques n'étant appréciés qu'à l'aune de catégories psychologiques.
Narcissisme: au sens où l'entend R. Sennett, il s'agit d'une caractéristique que tend à développer l'individu contemporain, l'amenant à se désintéresser du monde extérieur dans la mesure où il ne lui renvoie pas son image ou ne lui parle pas de ses problèmes personnels. L'individu se focalise alors sur l'être plutôt que le faire, désinvestissant en particulier l'action collective impersonnelle.
Divers concepts
Constructivisme: paradigme visant la prise en compte sur un mode dialectique de l'objectivité des faits (ce en quoi ils s'imposent à nous) et de notre contribution à leur production et à leur interprétation (selon P. Berger et Th. Luckmann). — synthèse des points de vue de Durkheim et Weber.Holisme méthodologique: choix épistémologique qui consiste à privilégier l'étude de la totalité — le social — plutôt que ses parties — chaque individu.
Individualisme méthodologique: choix épistémologique qui consiste à prendre pour unité d'analyse
l'individu et son action.
Paradigme: selon T. Kuhn, consensus existant au sein d'une communauté scientifique à propos de la manière de voir le monde (des faits à étudier) et de le connaître (du rapport aux faits, de la méthode à développer).
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